Au pays des notes
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En ce temps-là, au pays du papier à musique, les temps étaient sombres et difficiles. Et même si la page resplendissait d’un blanc immaculé et que les lignes de la portée, tendues à la perfection, affichaient une assurance insolente, la cohabition ressemblait davantage à une guerre des tranchées qu’à une symphonie heureuse.
Les rivalités étaient nombreuses et variées. D’un côté, il y avait les notes et leur désir de prouver combien leur voix est belle. D’un autre côté, il y avait les silences et leur volonté d’instaurer un peu de calme dans ce monde agité et bruyant.
De plus, des disputes importantes sévissaient au sein même du clan des notes. D’une part, il y avait les notes, différentes, le Do, le Do dièse, le Rè, le Ré dièse, etcétéra, jusqu’au Si . Chacune voulait démontrer sa supériorité par rapport aux autres. Puisque résonner, vibrer, chanter est la seule chose qu’une note sache faire, chacune cherchait à résonner, vibrer, chanter plus fort que toutes les autres pour simplement être entendues et exister.
D’autre part, il y avait le ryhtme des notes. La ronde qui dure deux fois plus longtemps que la blanche, la noire qui est 4 fois plus rapide que la ronde. Sans parler de la croche, de la double-croche et même de la triple-croche et du triolet. Je suis certain que vous pouvez aisément imaginer les disputes interminables pour prouver l’improuvable, pour prouver que l’une est plus importante que les autres.
En ce temps-là, au pays du papier à musique, la peur de l’autre et de sa différence rendait tout le monde sourd et égoïste.
Au milieu du chaos dissonant de ce monde en perdition, les espoirs d’un changement miraculeux étaient aussi minces que du papier à cigarettes partant en fumée.
Le matin où les mains du musicien firent irruption au milieu de cette cacophonie, les notes comme les silences étaient trop occupées à se disputer pour les entendre pousser la porte du cahier en l’ouvrant. Combien de temps sont-elles restées là à les écouter et se quereller ? Personne, au pays du papier à musique, ne pourra jamais répondre à cette question. Ce qui, en revanche, est certain, c’est qu’en les écoutant avec attention et respect les mains du musicien ont pu les comprendre comme personne d’autre avant elles.
Avec une douce fermeté, elles ont demandé à chaque note de leur faire découvrir la beauté unique de leur voix différente. Et même si certaines ressentaient encore la tentation de chanter plus fort pour se faire entendre, elles savaient avec certitude que leur tour viendrait et que, à cet instant, il serait vraiment agréable de pouvoir faire entendre sa voix sans être dérangée par une autre. Pour permettre à leurs oreilles d’apprécier pleinement le caractére précieux de chaque note, les mains du musicien demandèrent aux silences d’instaurer une longue pause entre chaque note. Sur le ton de la confidence, tout en s’assurant que les notes pouvaient aussi entendre, les mains du musicien confièrent aux silences :
- Votre présence est essentielle. Pour chaque note, vous êtes comme l’écrin pour le diamant. Vous leur offrez un espace de silence où elles peuvent résonner et vibrer encore plus complétement. Comme la bougie a besoin de l’obscurité pour briller de tous ses feux, la note a besoin de vous pour chanter de toute sa voix.
A ces mots, chaque silence se sentit rempli d’une profonde fierté. Pour la première fois, leur existence avait un sens et une utilité.
Dans le même temps, le regard que les notes portaient sur les silences s’est transformé comme par miracle. En seulement quelques secondes, dans leurs yeux, les silences sont passés du rôle d’empêcheur de tourner en rond à celui d’écrin précieux qui leur permet de résonner et de vibrer.
Après avoir pu apprécier la formidable diversité de chaque note, de la plus grave à la plus aïgue, les mains du musicien, comme si elles n’étaient qu’une, s’adressèrent aux notes en leur disant :
- Vous avez toutes une voix sublime et je me demande si vous avez déjà eu la chance de découvrir la complémentarité de vos différences…
Les notes écoutèrent et se regardèrent avec un mélange d’appréhension et de curiosité. Sans attendre leur réponse, les mains du musiciens ajoutèrent :
- J’aimerais vous proposer un jeu tout à fait amusant qui vous permettra de découvrir une facette encore inconnue et pourtant magnifique de votre voix. Cependant, je ne peux pas vous y obliger et j’ai besoin de votre aide et de votre contribution pour réussir. Et ce n’est pas de la contribution de quelques-unes seulement dont j’ai besoin, c’est de la contribution de chacune d’entre vous. Je ne pourrai vous offrir ce cadeau inoubliable qu’à la condition que vous acceptiez, toutes ensembles, de me suivre et de me faire confiance. Que vous soyez blanche, ronde ou noire, que votre voix vibre dans les aigus, les médiums ou les graves, quel que soit votre nom, votre engagement est indispensable et j’ai besoin de vous.
Un long silence, ce qui était déjà exceptionnel, envahit le pays du papier à musique. Une hésitation palpable agitait chaque note. Comment, après toutes ces années passées à se quereller, les notes réussiraient-elles à suivre, ensemble, les mains du musicien ? On pouvait sentir la tension qui les tiraillait. D’un côté, l’envie de pouvoir découvrir une nouvelle facette de leur voix et de vivre autre chose que des disuptes et, de l’autre, les rancoeurs et les ressentiments qui rendent si difficiles le pardon et la rencontre.
Les mains du musicien restèrent silencieuses de longues minutes avant d’ajouter :
- J’ai confiance en vous et je sais que vous saurez dépasser vos peurs et vos ressentiments pour créer la beauté et l’émerveillement.
Sans leur laisser le choix, et avec respect, les mains du musicien demandèrent aux notes de se poser à différents endroits sur les lignes de la portée. Pour commencer, elles demandèrent à certaines de se placer l’une à côté de l’autre et de chanter, l’une après l’autre, en respectant l’ordre dans lequel elles avaient été disposées sur la portée. D’abord, les mains du musicien créèrent des mélodies où toutes les notes avaient la même durée. Elles commancèrent par une mélodie lente composée de blanche. Elles poursuivirent par un air planant composé de rondes. Vint ensuite le tour des noires et des croches. Et même si les débuts furent laborieux, les notes, très vite, prirent plaisir à s’écouter chanter et à créer, ensemble, une mélodie.
Naturellement, les mains du musicien firent très vite appel aux silences pour offrir aux notes l’écrin précieux qu’elles méritent. En mélangeant silences et notes de toutes sortes les mains du musicien créèrent des mélodies de plus en plus belles où chaque note s’épanouissait en participant et en écoutant. Pourtant, la plus grande surprise était encore à venir : c’est l’instant où les mains du musicien demandèrent à certaines notes de se placer l’une au-dessus de l’autre, au même endroit, sur la portée. Tout a commencé avec les notes Do, Mi et Sol. Après qu’elles aient pris leur place, ensemble, au même endroit, sur la portée, les mains du musicien les invitèrent à chanter ensemble. Trois voix différentes réunies pour former un son unique. Le silence revenu, toutes les notes se regardèrent, médusées. Comment était-ce possible que leurs voix ensembles soient encore plus belles que leurs voix séparées ?
Avec une émotion non dissimulée, les mains du musicien annoncèrent fièrement aux notes :
- Vous venez de découvrir ce qu’est l’accord harmonique. Celui-ci porte un nom : l’accord de Do. Et si maitenant, je demande à la note Sol, Si et Ré de venir se poser sur les lignes de la portées pour chanter ensemble, vous entendrez l’accord de Sol. Les possibilités de combinaison sont tellement nombreuses que les sons que peuvent produire vos voix réunies sont presque infinis. En acceptant de me faire confiance, d’oser mélanger vos voix les unes aux autres et de laisser une place aux silences pour ouvrir l’espace dans lequel vous résonnez, vous avez appris ce qu’est la musique : des notes, des sons, des silences, tous uniques, qui se rencontrent pour utiliser leurs différences et créer de la beauté.
Denis Jaccard