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Institut d’Hypnose Thérapeutique

Développement personnel

Être son meilleur allié face à ses saboteurs intérieurs

Denis Jaccard · vendredi 22 novembre 2024 · mis à jour le jeudi 22 octobre 2026 · 20 min de lecture

On appelle souvent saboteurs ces voix qui nous freinent, et l’on cherche à les faire taire. J’explique ce qu’elles protègent, comment les écouter au-delà de leur message, et avancer avec elles.

Au début des années 2000, avant de me former à l’hypnose, j’accompagnais des personnes comme coach. La méthode était claire : on identifie le problème, on le traduit en objectif, on construit un plan d’action. La personne repartait avec son plan, et revenait une ou deux semaines plus tard.

Très souvent, elle me disait : « Je n’y arrive pas. J’ai comme des freins, des saboteurs dans la tête. » Alors je reprenais mes outils. On clarifiait l’objectif, on cherchait les blocages pour les dépasser, les faire taire, s’en débarrasser. Quelques semaines plus tard, la même scène se répétait. Pas avec tout le monde, et assez souvent pour que je me pose une question : est-ce qu’il n’existe pas une autre manière d’envisager ces saboteurs ?

Pendant une formation complémentaire, j’ai entendu parler de Milton Erickson. Je suis allé chercher dans l’hypnose ericksonienne de nouveaux outils pour enfin venir à bout de ces blocages. J’y ai trouvé tout autre chose : une manière de considérer le changement qui m’a profondément ouvert. Au lieu de lutter contre soi, il devenait possible de faire alliance avec soi. Ce que l’hypnose apporte au coaching, je le décris dans l’article « Hypnose et coaching : quand une part de la personne ne peut pas ».

Cette question, je la connais aussi de l’intérieur. Adolescent, puis jeune adulte, je n’ai pas toujours été mon meilleur allié. Je pensais sincèrement que pour progresser, je devais lutter contre moi : contre mes manques, contre mes émotions, contre ma sensibilité. C’était une évidence. Il m’a fallu du temps pour découvrir qu’une autre voie existait. C’est ce chemin, et ce que j’ai appris depuis 2001 en accompagnant des personnes, que j’ai envie de partager avec vous.

Faire alliance avec soi, qu’est-ce que c’est ?

Pour moi, devenir son allié ou son alliée, c’est pouvoir accéder à toutes ses ressources intérieures et les mettre au service de ce qui compte pour soi. J’ai l’intime conviction que chacune et chacun d’entre nous a des ressources, quel que soit son parcours. Elles ne sont pas forcément intellectuelles : elles peuvent être émotionnelles, créatives, intuitives.

Nous ne sommes pas un bloc. Nous sommes faits de facettes, de parts de nous, qui ont chacune leur manière de vivre les choses. Certaines, nous les montrons volontiers. D’autres, nous préférerions les cacher. Tant que nous luttons contre ces dernières, elles reviennent : par une voix dans la tête, par une tension, par un blocage au moment d’agir.

Faire alliance avec soi, c’est entrer en relation avec toutes ces parts, y compris celles que l’on aime le moins, pour qu’elles puissent cohabiter dans le respect. Elles n’ont pas besoin d’être d’accord. Leurs points de vue peuvent rester différents, et c’est même précieux. Ce qui change, c’est qu’elles peuvent s’écouter et se respecter.

Ce qui nous empêche de faire alliance avec soi

L’idée que progresser demande de lutter contre soi

C’est sans doute l’obstacle que je rencontre le plus souvent, et je l’ai longtemps porté moi-même : l’idée que pour progresser, s’améliorer, réussir, on doit lutter contre soi. Je ne sais pas d’où elle vient. Je la retrouve encore et encore, dans l’éducation, dans la culture, chez les personnes que j’accompagne. Ce n’est qu’une croyance, et elle n’est pas la seule voie. J’explique dans l’article « Culpabilité et honte : comprendre pour transformer » pourquoi lutter contre une pensée tend à la faire revenir. Ici, j’aimerais explorer ce que l’on peut faire à la place.

Ne pas savoir écouter, puis répondre

Il y a deux temps : d’abord écouter, ensuite répondre. Quand une part de nous crie « tu n’y arriveras pas, c’est de ta faute, tu es trop sensible », nous l’entendons comme une ennemie, et nous lui répondons en luttant. Changer la manière de l’écouter, puis de lui répondre, c’est le cœur de cet article. C’est simple, et c’est un vrai défi, parce que la lutte est devenue un automatisme.

Ce que j’observe depuis 2001 : un changement obtenu en luttant contre soi tient parfois, et il est plus fragile. Il dure quelques semaines, quelques mois, et les retours en arrière sont plus fréquents. Tant que la part qui freine n’a pas changé, le changement a du mal à s’installer.

Un équilibre entre faire, penser et ressentir

Nous pouvons penser, agir et ressentir. Certaines de nos ressources sont dans notre capacité à réfléchir, d’autres dans notre capacité à agir, d’autres encore dans notre capacité à ressentir. Quand l’une de ces trois manières d’être prend toute la place, nous perdons l’accès à une partie de nos ressources.

Je le vis à chaque séance d’hypnose que je guide. Je dois faire : poser des questions, parler, guider. Je dois penser : comprendre comment la personne vit sa difficulté, choisir ce que je vais dire et comment je vais le dire. Et je dois ressentir : percevoir une émotion, une tension chez la personne en face de moi. Une séance juste, c’est quand ces trois-là s’équilibrent. Aucune n’est plus importante que les autres : elles se complètent.

Tenir les opposés

Adolescent, j’avais de grands idéaux, de grandes convictions, et pour moi, tout était blanc ou noir, juste ou faux. Je ne connaissais pas la nuance. Sans nuance, l’exigence et la bienveillance envers soi ne peuvent pas cohabiter : l’une chasse l’autre.

Il y a une vingtaine d’années, j’ai accompagné mon fils aîné à pied pour sa première rentrée scolaire. Il marchait devant moi avec son petit sac sur le dos, et j’étais profondément heureux : il grandissait, il était en bonne santé, une nouvelle étape de sa vie commençait. Et en même temps, je ressentais une immense tristesse. Je savais que quelque chose se terminait : c’était le début de son autonomie, et plus rien ne serait tout à fait comme avant. Si vous m’aviez demandé à ce moment-là si j’étais plutôt heureux ou plutôt triste, je n’aurais pas pu vous répondre. J’étais les deux. Et je n’avais aucune envie de choisir, ni de renier l’un ou l’autre. Ces deux sentiments étaient les bienvenus, ensemble.

La peur et la confiance fonctionnent de la même manière. Beaucoup de personnes s’adressent à moi parce qu’elles manquent de confiance en elles. Elles pensent qu’elles auront confiance le jour où elles n’auront plus peur : du jugement des autres, de se tromper, d’échouer, de la critique. Ce jour-là n’arrive pas. La peur fait partie de l’expérience humaine, et elle a une fonction de protection.

Sur un sentier étroit, au bord d’un ravin, un peu de peur me rend attentif à chaque pas : une pierre qui roule, et je pourrais tomber. Et en même temps, une part de moi a assez confiance en ma capacité à poser mes pieds pour avancer en sécurité. La peur et la confiance ensemble, c’est la prudence. La confiance sans la peur, c’est l’insouciance, et c’est là que l’on se met en danger.

D’où viennent ces voix intérieures ?

Presque toutes les personnes que j’ai rencontrées connaissent cette impression d’avoir des voix dans la tête. Je ne parle pas d’un trouble psychiatrique : simplement de cette manière que nous avons de nous parler intérieurement. Parfois, ces voix nous encouragent : « Tu vas y arriver, tu en as les ressources, tu le mérites. » D’autres fois, elles nous disent : « Tu vas échouer, tu n’en es pas capable, c’est de ta faute. » Et nous voilà pris entre les deux.

Parfois aussi, il n’y a pas de voix. Une part de nous s’exprime par une boule dans la gorge, un poids sur la poitrine, une tension dans la nuque ou dans le dos.

Deux parts, deux paires de lunettes

Imaginez une part de vous qui a envie de faire des rencontres. Vous venez peut-être de déménager, votre vie sociale vous semble pauvre, et cette part aimerait s’inscrire à un atelier de peinture, à un cours de cuisine ou de yoga. Elle se sent intéressante, capable de créer des liens, d’apporter quelque chose à un groupe.

Une autre part de vous, quand elle entend cette idée, est terrorisée. Elle imagine déjà qu’on va la juger, la rejeter, qu’elle ne saura pas quoi dire et restera dans son coin. Alors elle dit non : on reste à la maison, devant un écran, un peu à l’écart des autres, et au moins en sécurité.

Le problème, c’est qu’elle ne sait pas le formuler ainsi. Elle ne sait pas dire « j’ai peur ». Elle le dit brut de décoffrage, de manière cassante : « Tu ne vaux rien. Personne ne va s’intéresser à toi. » C’est là qu’on parle de saboteur. En réalité, cette part ne cherche pas à vous saboter. Elle cherche à se protéger de ce qu’elle perçoit comme un danger. Et quand elle dit que vous ne valez rien, c’est souvent d’elle-même qu’elle parle : c’est ainsi qu’elle se perçoit, dans son miroir intérieur.

Ces deux parts portent chacune une paire de lunettes. L’une perçoit tout en blanc : attrayant, encourageant. L’autre perçoit tout en noir : un danger, une menace. Elles ne peuvent pas se comprendre. Pour l’illustrer, j’utilise souvent un petit dessin : deux personnes de part et d’autre d’une même lettre tracée au sol. L’une lit un M, l’autre un W. Aucune n’a davantage raison que l’autre. Ce qui fait la différence, c’est le point de vue.

Et plus vous luttez contre la part qui a peur, plus elle se sent en danger. Plus elle se sent en danger, plus elle freine. Voilà pourquoi on peut avoir l’impression d’être en guerre contre soi-même, entre des forces intérieures qui veulent des choses opposées.

Une troisième part : la part médiatrice

Ce que j’ai envie de vous transmettre ici, c’est l’importance d’une troisième part. Je l’appelle la part médiatrice. Elle ne prend pas parti. Elle reconnaît l’intention de chacune des deux autres, parce que chacune a une intention positive. Celle qui veut sortir cherche le lien. Celle qui vous dit que personne ne s’intéressera à vous cherche à vous protéger du rejet, de la critique, de l’échec.

Je le dis souvent : nous ne sommes pas une seule personne, nous sommes un assemblage, comme un puzzle de parts différentes. C’est une image, une manière de rendre les choses plus accessibles. Elle a l’avantage de changer la question : il ne s’agit plus de vaincre une part de soi, il s’agit d’aller à sa rencontre.

Ce que cherchent ces parts : survivre

Ma lecture est la suivante : les parts qui nous freinent cherchent avant tout à survivre. À mon sens, la survie est la première préoccupation de notre cerveau, avant notre bonheur ou notre réussite, et elle prend trois formes.

La survie physique, d’abord. Face à un danger réel, le cerveau nous met en sécurité. Elle est moins souvent menacée aujourd’hui qu’autrefois, et elle reste d’actualité dans certaines situations.

La survie sociale ou relationnelle, ensuite. Nous oublions souvent que nous sommes des mammifères, et l’un de ceux qui dépendent le plus longtemps des autres. Un poulain se lève et suit sa mère quelques heures après sa naissance. Un petit enfant, seul, aurait peu de chances de survivre pendant ses premières années. Pour l’être humain, être seul, c’est être en danger, et être rejeté aussi. C’est pourquoi la peur du jugement, du rejet ou de la critique peut prendre une telle ampleur. Sur l’instant, un rejet se vit comme un rejet total, et il est difficile de se souvenir qu’il ne vient que d’une personne ou d’un groupe, pas de l’humanité entière.

La survie affective, enfin. Nourrissons, nous avons besoin d’affection pour nous développer. Adultes, nous gagnons en autonomie, et ces mécanismes profonds restent présents, actifs.

Quand une part de vous crie dans votre tête, elle cherche à survivre, physiquement, socialement ou affectivement, selon sa propre interprétation du danger. Elle ne vous veut pas de mal.

Quand aucun choix n’est gagnant : la double contrainte

En 1956, l’anthropologue Gregory Bateson et ses collègues ont décrit la double contrainte : des injonctions contradictoires, dans une relation que l’on ne peut pas quitter. J’applique cette notion à la relation entre deux parts de soi. Elles vivent toutes les deux en nous, et il n’y a nulle part où fuir.

Si je sors, la part qui voulait des rencontres gagne, et celle qui a peur perd. Si je reste chez moi, c’est l’inverse. Quoi que je choisisse, une part de moi est perdante.

La voie que je propose est de sortir de l’obligation de choisir. Je peux avoir peur et sortir, en prenant soin de la part qui a peur : je ne l’ignore pas, je ne la rejette pas, je lui offre de la présence, de la protection, de la compassion. Et la part qui veut sortir, si la part médiatrice joue son rôle, peut tenir compte de l’autre. Plutôt qu’un bar bondé, où l’on ne connaît personne, où la musique est forte et où l’on crie pour se faire entendre, elle choisira peut-être un cours de yoga en petit groupe. Les deux parts explorent alors ensemble comment oser et rester en sécurité. Il n’y a plus une gagnante et une perdante.

Sans cette part médiatrice, si ma raison lutte contre la voix qui dit « tu ne vaux rien », je me force à sortir une semaine, deux, trois. Puis j’y vais moins, et de moins en moins. Au bout de deux mois, je suis revenu au point de départ, tout simplement parce que j’ai lutté contre moi.

Écouter au-delà du message

Aller à la rencontre d’une part qui vous dit des choses désagréables demande du courage. Je ne prétends pas que ce soit simple. Voici comment je m’y prends, en séance comme avec moi-même.

D’abord, je la situe. Même quand c’est une voix, je me demande : si cette part habitait quelque part dans mon corps, où serait-ce ? Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Il s’agit de lui donner une réalité, dans ma pensée et dans mon corps.

Ensuite, en partant de l’idée que son intention est positive, même quand son message est blessant, je lui pose trois questions :

  • ce que cette part exprime à travers son message limitant
  • la vision qu’elle a de la situation, et qui la pousse à me dire ce qu’elle me dit
  • ce dont elle a besoin pour vivre cette situation autrement

La troisième est la plus importante. Elle revient à demander ce dont la part a besoin pour élargir sa paire de lunettes. Il ne s’agit pas de lutter contre ce qu’elle perçoit, mais de lui permettre de percevoir plus largement, d’ajouter du rouge ou du jaune à son noir.

Le trou de la serrure

J’aime cette image. Devant une porte fermée à clé, je colle mon œil au trou d’une vieille serrure. Je n’aperçois qu’un coin de la pièce : une vitre brisée. J’en déduis que toute la pièce est à l’abandon, pleine de toiles d’araignée. Puis j’ouvre la porte, et je découvre une pièce magnifique, des meubles, des tentures, des tableaux. La vitre est toujours brisée. Elle n’est simplement pas toute la pièce.

La vie ressemble à cette pièce. Elle peut être faite de difficultés, d’échecs, de pertes. C’est une réalité depuis la nuit des temps. Et elle est aussi faite de rencontres, de créations, d’apprentissages. Les deux en même temps.

Seulement, une part de nous n’ouvre la porte que si elle se sent en sécurité. Quand on perçoit un danger, on se ferme, comme on croise les bras pour se protéger. Si je dis mentalement à cette part qu’elle est nulle, que c’est à cause d’elle que j’échoue, elle se sent agressée, et elle se ferme encore. Pour oser s’ouvrir, elle a d’abord besoin que je l’accueille, que je la reconnaisse et que je la respecte.

C’est pourquoi je l’écoute avec compassion et avec curiosité. Si elle me dit des choses aussi dures, c’est qu’elle vit quelque chose de douloureux. Je n’ai encore jamais rencontré une part qui bloque par plaisir.

Les deux appels

Avec les années, j’ai identifié deux grands scénarios derrière un message limitant ou une sensation qui bloque. Je les appelle les deux appels.

Deux appels derrière un message limitant. Premier appel : la peur. La part perçoit un danger. Elle a besoin de sécurité et de protection. Second appel : le manque. La part est impuissante face à une situation inacceptable. Elle a besoin de présence, de réconfort et de compassion.

Le premier est la peur. La part perçoit la situation comme dangereuse, et elle crie pour se protéger. Ce dont elle a besoin, c’est de sécurité et de protection.

Le second est le manque. La part se trouve face à une situation qu’elle juge inacceptable et qu’elle ne peut pas changer. Elle se sent impuissante, et cette impuissance crée un vide : ne pas pouvoir agir, ne pas pouvoir rassurer, ne pas pouvoir réussir. Ce vide ne se comble pas par l’action. Il s’apaise par la présence, le réconfort, la reconnaissance et la compassion.

Ce second appel se reconnaît souvent face à une personne que l’on aime et que l’on ne peut pas soulager. L’impuissance peut alors rendre dur, presque blessant : on croit parler de l’autre, on parle de son propre vide. La part qui vit cela a besoin de s’entendre dire : « Là, tu ne peux rien. Et tu as ta place. Ce que tu apportes à d’autres moments compte. » Ce n’est pas simple à se dire à soi-même, et c’est souvent ce dont elle a besoin.

La recherche commence à mesurer ce que cette compassion pour soi change dans le corps. En 2019, Hans Kirschner, Anke Karl et leurs collègues de l’Université d’Exeter, avec Willem Kuyken, de l’Université d’Oxford, ont fait écouter à 135 étudiantes et étudiants un enregistrement de onze minutes. Chez celles et ceux qui avaient suivi un exercice de compassion pour soi, le cœur a ralenti, son rythme est devenu plus souple, et la transpiration a diminué. Chez celles et ceux qui avaient écouté une voix intérieure critique, le cœur s’est accéléré et la transpiration a augmenté. Une seule écoute, chez des personnes en bonne santé : l’étude n’en dit pas davantage. Elle dit déjà ceci : la manière dont on se parle se ressent dans le corps.

Le tigre et le petit animal blessé

Souvent, ces parts nous apparaissent comme un tigre surgi dans la forêt intérieure. Et face à un tigre, on n’a qu’une envie : s’en débarrasser. Quand on change de perspective, et que l’on peut s’offrir du respect, de la reconnaissance, de la compassion, le tigre se transforme. Il devient un petit animal blessé, apeuré, peut-être abandonné, qui a seulement besoin d’une présence, d’être rassuré, d’être réconforté.

Un animal sauvage ne se laisse pas approcher d’un coup. L’apprivoiser prend du temps, et cela se fait chaque jour. Au lieu de penser « encore elle, ça recommence », je peux me demander : « Qu’est-ce qui s’exprime là ? » Peu à peu, la part découvre qu’on ne l’agresse plus, qu’on ne cherche plus à la mettre à la porte, qu’on cherche à la comprendre. Elle gagne confiance en la part médiatrice, et elles commencent à communiquer autrement.

C’est la manière dont vous vous parlez qui vous fait lutter contre vous, ou faire alliance avec vous.

La colère, souvent un second temps

On me demande parfois si c’est la même chose pour la colère. Oui. Très souvent, derrière la colère se cache la peur ou l’impuissance.

Prenez un chat endormi sur son territoire. Un autre chat arrive. Sa première réaction est la peur, et juste derrière vient la colère : poils hérissés, cris pour faire fuir l’intrus. Il a peur de perdre l’espace qui assure sa sécurité, donc sa survie.

Chez nous, c’est souvent pareil. Vous reculez en voiture et touchez légèrement celle qui est derrière vous. La personne au volant sort, rouge de colère. Juste avant, elle a eu peur, et la colère l’aide à retrouver un sentiment de contrôle. D’autres fois, la colère naît d’un manque : demander une chose trois fois, calmement, et la quatrième fois, ne plus supporter ce manque de respect.

On retrouve les deux appels. Quand la colère monte, deux questions peuvent aider : qu’est-ce qui est en danger ? Qu’est-ce qui me manque ?

L’exigence bienveillante

Accueillir ses parts avec compassion ne veut pas dire tout leur céder. Ce serait une compassion molle, passive : « Une part de moi a peur, alors je renonce. »

Imaginez que vous ayez très envie de faire du théâtre. Une part de vous en rêve déjà. Une autre crie : « Tu vas oublier ton texte, tu vas te planter, on va se moquer de toi. » Écouter celle qui a peur ne signifie pas abandonner celle qui veut monter sur scène. Les deux ont leur place. Cette envie compte, ma vie compte, et je ne vais pas rester dans mon fauteuil parce qu’une part de moi a peur. Je veux avancer, viser haut, vivre des moments intenses, et pour les vivre, je vais prendre des risques. Et je vais le faire avec bienveillance pour la part qui a peur, pas contre elle.

C’est ce que j’appelle l’exigence bienveillante : l’exigence envers soi et la bienveillance envers soi, en même temps, sans avoir à choisir. L’exigence seule nous ramène à la critique dès que nous échouons. La bienveillance seule nous laisse dans notre fauteuil. Ensemble, elles cherchent l’intersection.

Car une part qui prend tout le pouvoir ne sera pas rassurée pour autant. Le cerveau a tendance à généraliser une peur. Je l’ai souvent rencontré : la peur commence dans les tunnels d’autoroute ; quelques mois plus tard, c’est l’autoroute elle-même ; puis toute la route, jusqu’à ne plus prendre sa voiture. Si je donne à la part qui a peur tout ce qu’elle demande, ne rencontrer personne, ne rien essayer, ses peurs prennent de plus en plus de place. L’exigence bienveillante me permet d’aller de l’avant en l’emmenant avec moi, à un rythme qu’elle peut suivre.

Une pratique plutôt qu’une solution miracle

Pendant longtemps, une part de moi a cru qu’il existait une solution miracle. Une autre, plus raisonnable, savait que non. Aujourd’hui, je sais que cette solution n’existe pas. Il existe des perspectives, des manières d’envisager les choses, et elles demandent à être pratiquées régulièrement.

C’est comme pour le corps : pour qu’il reste souple et vivant, il est utile de bouger un peu, de marcher, sans forcément soulever de la fonte. Sans mouvement, quelque chose s’endort doucement. La compassion envers soi se cultive de la même manière, par un temps régulier de présence et d’écoute offert à ces parts : en méditation, en autohypnose, ou simplement en les écoutant au moment où elles s’expriment. Chaque jour serait idéal. Une certaine régularité suffit déjà.

Ce temps passe aussi par le corps. Notre esprit et notre corps sont reliés, et une partie de nos ressources se trouve dans ce que nous ressentons. Devant un achat, une décision, il m’arrive de sentir « non, pas dans cette direction », sans pouvoir l’expliquer. D’autres fois, une sensation m’invite à aller quelque part, sans que je sache encore où. Ce sont ces parts aussi qui me parlent, avec une sensation plutôt qu’avec des mots.

Mettre du mouvement dans le corps met du mouvement dans l’esprit, et l’inverse. C’est une conviction que ma pratique depuis 2001 n’a cessé de renforcer : on ne peut pas travailler avec l’un sans l’autre. Alors bougez, dansez, en rythme ou pas, peu importe ce qu’en pensent les autres. Avec compassion pour vous-même.

Pour les praticiennes et praticiens

Si vous accompagnez des personnes, vous le savez : les parts qui freinent la personne en face de vous se manifestent aussi en vous, quand vous ne savez pas, quand vous vous sentez impuissante ou impuissant. La compassion, pour soi et dans la relation, est l’une des sept étapes du savoir-être que je transmets dans le postgrade intitulé « Savoir-Être dans la relation d’aide ».

Le webinaire dont cet article est issu est disponible sur YouTube.

Et vous, quelle part de vous aimerait aujourd’hui être écoutée plutôt que combattue ?

Sources

  1. Hans Kirschner, Willem Kuyken, Kim Wright, Henrietta Roberts, Claire Brejcha et Anke Karl, « Soothing your heart and feeling connected: A new experimental paradigm to study the benefits of self-compassion », Clinical Psychological Science, vol. 7, n° 3, 2019, p. 545-565
  2. Gregory Bateson, Don D. Jackson, Jay Haley et John Weakland, « Toward a theory of schizophrenia », Behavioral Science, vol. 1, n° 4, 1956, p. 251-264

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    Denis Jaccard · mardi 23 décembre 2025 · 20 min

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